Les acteurs invisibles de la production de connaissances

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Dans les publications de la série Bukavu, des chercheur·ses de deux universités congolaises et de deux universités européennes examinent leur façon de travailler sur les questions liées à la violence en RDC. Au début de l’année 2018, un groupe de 30 chercheurs et chercheuses basés aussi bien à l’est du Congo qu’en Europe, et qui travaillent tous et toutes sur des zones touchées par des conflits, a lancé un processus de réflexion collective afin de donner la parole aux personnes restant souvent invisibles dans la production de connaissances. Ces 18 derniers mois, ces chercheurs et chercheuses ont analysé de façon critique leur propre positionnement et visibilité dans les cycles de recherche auxquels ils contribuent. Par ailleurs, ils ont examiné les dilemmes éthiques et émotionnels auxquels ils sont confrontés lorsqu’ils mènent des recherches dans des zones touchées par des conflits.

Ce processus a donné lieu à une série de publications sur un blog, connu sous le nom de Série Bukavu. Ils s’engagent à améliorer la visibilité des collaborateur·rices et assistant·es de recherche, mais ont tendance à ne pas faire le lien entre cette visibilité et les rapports de pouvoir déséquilibrés avec lesquels ils sont intrinsèquement liés. Souvent guidés par une attitude paternaliste, ces débats risquent en fait de renforcer la situation marginale des chercheurs vivant et travaillant sur le terrain, plutôt que d’inverser les logiques en place. La récurrence des thèmes et des critiques laisse penser que, malgré la prise de conscience de l’importance de ce sujet, rien n’a été fait, ou si peu, pour que ces voix ne soient plus réduites au silence dans le processus de production de la connaissance dominé par des universitaires basé·es dans le Nord.

Tout le monde semble se mettre d’accord sur la nécessité de réfléchir de façon critique à la manière d’intégrer pleinement les collaborateur·rices et assistant·es basé·es dans les zones de recherche au sein des processus de production de connaissances. Ils et elles ne font pas qu’a « aider » à accéder au terrain et à collecter des données, ils et elles co-définissent également le terrain. La plupart des universitaires n’auraient jamais vu aboutir leurs recherches de doctorat sans les contributions et les recommandations de leurs collaborateur·rices. De nombreux projets de recherche auraient échoué à produire des résultats tangibles sans l’implication et la participation directe des collaborateur·rices et assistant·es de recherche.

Leur rôle doit donc non seulement être reconnu dans les résultats finaux de recherche, mais il faut également leur permettre d’endosser la pleine co-responsabilité de ces résultats, de participer de façon égale à la conception des cycles du projet et d’établir une égalité des droits de propriété sur les données de recherche. Parmi ces difficultés, figure celle liée aux stratégies qu’ils et elles doivent mettre en place pour pouvoir gérer et négocier l’accès au terrain. Savoir gérer des zones de conflit exige un haut niveau de compétences. Outre les questions éthiques inhérentes que cela soulève, cette absence de restitution complique également la possibilité de revenir vers ces populations pour de nouvelles activités de recherche.

Comme certain·es auteur·es l’expliquent, mener des recherches dans des environnements touchés par des conflits peut avoir des répercussions importantes sur le bien-être psychologique des chercheur·ses. On pense souvent à tort que le fait d’être intégré·e localement facilite les possibilités de négocier la situation pour les chercheur·ses. Or, le fait de mener des recherches « à domicile » implique toute une série de difficultés qui sont largement ignorées par le milieu de la recherche et par leurs financeurs. Plusieurs publications du blog font en effet état des traumatismes des chercheur·ses et de la façon dont ils se trouvent empêtré·es dans certaines situations, et attirent l’attention sur les stratégies qui leur permettraient de réduire risque de victimisation.

Enfin, dernière difficulté évidente, celle concernant la façon de gérer le manque de visibilité. Plusieurs contributeur·rices revendiquent leur droit à être reconnu·es comme des partenaires à part entière dans les travaux de recherche. Certaines publications du blog inscrivent cette revendication dans une perspective plus large et critiquent la façon dont le modèle hégémonique de la construction de connaissances universitaires officialise des rapports de pouvoir intrinsèquement faussés. En particulier, lorsque les collaborateur·rices de recherche n’ont pas le statut officiel de doctorant·e ou d’enseignant·e, leur rôle est alors presque automatiquement confiné à celui d’« assistant·e de recherche ».

Ce genre de recherches est trop souvent guidé par les intérêts des donateurs et/ou universitaires du Nord et ne répond pas forcément aux priorités ou aux intérêts locaux. Si l’objectif est d’avancer et de construire un environnement de recherche basé sur des partenariats égalitaires, alors nous devons passer de la réflexion à l’action. Les collaborateur·rices et assistant·es de recherche doivent bénéficier de l’espace nécessaire pour se faire entendre et parler des problèmes qu’ils et elles rencontrent.


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