Soudan : C'était il y a exactement un mois, au coeur de la capitale

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Publié le 03 juillet 2019 à 06h00 | Mis à jour le 03 juillet 2019 à 06h21 @ Isabelle HacheyLa Presse

Les miliciens ont chargé la foule au petit matin. Ils ont semé le chaos dans les rues de Khartoum et la terreur dans le coeur des manifestants. Ils ont incendié des campements. Ils ont violé des femmes.

Ils ont tiré sur des hommes. Ils ont jeté des corps dans le Nil. Le massacre a fait 128 morts. Ça n’a pas empêché des centaines de milliers de manifestants de descendre à nouveau dans la rue, dimanche, pour réclamer le départ des militaires qui s’accrochent au pouvoir.

Cette fois, la répression n’a fait « que » sept morts.

Le lobbyiste montréalais Ari Ben-Menashe, en 2002

Le 7 mai, cet énigmatique personnage a signé un contrat de 6 millions de dollars avec le général Mohammed Hamdan Daglo « Hemetti », numéro deux du Conseil militaire de transition qui a pris le pouvoir, début avril, à la suite d’un coup d’État. « Nous ferons de notre mieux pour vous garantir une couverture médiatique internationale et soudanaise favorable », indique le contrat de la firme montréalaise Dickens & Madson, dont l’existence a été révélée la semaine dernière par le Globe and Mail. Au Darfour, ces impitoyables miliciens saccageaient un village à la fois, laissant mort et désolation dans leur sillage. Quinze ans plus tard, ils utilisent les mêmes tactiques pour distiller la terreur parmi les manifestants qui risquent leur vie dans l’espoir de voir naître la démocratie au Soudan.

Ce sont ces tyrans que M. Ben-Menashe doit présenter au monde sous leur meilleur jour. On lui souhaite bonne chance. Ari Ben-Menashe m’a appelée du Soudan, hier, pour me livrer sa version des faits. Selon lui, le journaliste du Globe and Mail s’est fourré le doigt dans l’oeil jusqu’au coude.

  • « La façon dont nous le voyons, c’est que le CMT est le seul groupe crédible pour mettre en place un gouvernement civil. Nous espérons l’aider à le faire rapidement, puis soutenir ce gouvernement civil, avec l’appui de différents pays occidentaux. » D’abord, c’est bien au régime actuel – et non à un éventuel gouvernement civil – que Dickens & Madson promet de dénicher des appuis diplomatiques, des investissements pétroliers et même de l’équipement militaire. Le contrat fait miroiter une alliance avec le maréchal libyen Khalifa Haftar, ainsi que des rencontres avec des dirigeants russes et saoudiens.
  • Enfin, Ari Ben-Menashe n’est pas spécialement reconnu pour avoir contribué à la libération de peuples opprimés. Dans sa proposition, la firme Dickens & Madson promettait au dirigeant ivoirien de bâtir « un programme visant à stabiliser le pays et à le ramener sous le ferme contrôle du président ». À quelques semaines de l’élection présidentielle au Zimbabwe, le lobbyiste avait invité à Montréal le leader de l’opposition, Morgan Tsvangirai, prétextant vouloir lui offrir ses services. Le lobbyiste avait filmé sa rencontre avec M. Tsvangirai, à l’insu de ce dernier, dans les bureaux de Dickens & Madson.

Il lui avait posé des questions étranges, déplacées. Il n’a été acquitté que trois ans plus tard. À l’issue du procès, le juge a qualifié le comportement du témoin Ben-Menashe de « grossier, peu fiable et méprisant ». Cet épisode pour le moins gênant n’a pas empêché Mugabe de continuer à retenir les services de la firme Dickens & Madson pendant des années.

D’autres n’ont pas été aussi enchantés des services de M. Ben-Menashe. Parlez-en à la dizaine de clients qui ont poursuivi sa défunte entreprise Carlington Sales. Le stratagème allégué consistait à cibler des pays du tiers-monde et à exiger des acomptes substantiels pour des livraisons de blé qui ne se matérialisaient jamais. « Quand les clients appelaient pour demander où était leur blé, il répondait que la livraison était en route, quelque part sur un bateau, histoire de gagner du temps », m’a raconté Olivier Damiron, un ancien employé, en 2012.

Au fil des ans, plus d’un journaliste d’enquête, et non des moindres, s’y est brûlé les doigts. Affaires mondiales Canada n’a pas pris de risque. La provision d’armes ou de toute assistance technique au Soudan est strictement interdite, m’a écrit hier soir un porte-parole du Ministère.


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