Géopolitique de la puissance

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Dans son dernier livre, La fragmentation du monde, Thierry Garcin bouscule plus d’une idée reçue et démontre combien on aurait tort de faire litière des structures étatiques qui, en dépit des mutations en cours, conservent, grâce à leur « puissance de feu », le moyen d’imposer leurs arbitrages.

L’influence croissante des réseaux sociaux n’est-elle pas en train de relativiser la notion de territoire et de bouleverser en profondeur la dynamique des relations internationales ?

Des signes avant-coureurs de la diversification du monde sont apparus dès le milieu des années Soixante-dix, d’un quadruple point de vue politique, économique, sociologique et médiatique. Je pense notamment à la généralisation des sommets internationaux qui ont permis de personnaliser les grandes négociations stratégiques ou commerciales en sortant progressivement du face-à-face Est-Ouest. Dans le domaine économique, la croissance par l’exportation a également contribué au dégel, non sans transformer certaines entreprises, notamment américaines, en instruments d’influence non négligeables. Sociologiquement, la montée en puissance des ONG a également renouvelé les formes traditionnelles de la diplomatie, certaines organisations jouant, sous le couvert dépolitisé de l’humanitaire, un rôle que les États ne pouvaient se permettre de tenir ouvertement.

Sur le plan médiatique enfin, nous sommes entrés, à partir de 1985, avec la création de CNN International, dans l’ère de l’information continue, laquelle a considérablement modifié les psychologies collectives en privilégiant le registre de l’émotion.

Un culte de l’événement s’est imposé au détriment de l’analyse et cela n’a pas peu contribué à modeler les opinions…

Dans ce jeu de puissances, Soft power et Hard power ne peuvent, dites-vous, être séparés. Certes, cela commence à changer, mais c’est rarement articulé avec un projet à long terme. Pendant la Guerre froide, le Soft Power était érigé au rang de politique publique, avec ses deux instruments extraordinairement efficients qu’étaient Radio Liberty et Radio Europe libre, financée par le Congrès, et transnationalisme est le type même de ces constructions académiques qui oublient le réel pour tendre vers le « souhaitable » ou réputé tel, fonctionnant comme un déni de réalité. Le pouvoir politique est fondé, en effet, sur la notion de souveraineté en même temps que sur un contrat social qui oblige l’État à défendre ses citoyens à l’intérieur de frontières données, et les citoyens à s’acquitter de leurs devoirs pour mériter cette protection. Le pouvoir économique est fondé sur le profit individuel, et plutôt sur le court terme.

Si les entreprises n’avaient pas bénéficié de l’impulsion et de la garantie de la puissance publique, elles ne seraient jamais engagées dans des investissements à si long terme et sans promesse de profits immédiats…

Cette crise, on ne peut d’ailleurs la séparer de la mondialisation qui, au lieu d’unifier les comportements, produit des clivages parfois violents. Dans ce domaine, en effet, il faut bien comprendre que nous ne sommes qu’au début de quelque chose dont on pressent la dimension déterminante mais dont on discerne encore mal les contours.

Vous soulignez aussi la violation croissante du droit international par les États qui siègent au Conseil de sécurité de l’Onu… Cette tendance délétère ne risque-t-elle pas de discréditer les grandes organisations internationales censées assurer l’arbitrage des conflits ?

Je pense que ce n’est pas une bonne idée de mettre à bas un système certes imparfait, mais qui a le mérite de poser et de garantir une règle du jeu acceptable par l’ensemble des partenaires. Dans l’intérêt de tous, il n’est jamais bon de mettre en cause la légitimité d’un juge de paix , sauf à vouloir couper la branche sur laquelle on est assis. Dans l’intérêt même des affaires, qui exigent un environnement stable et une surtout une visibilité juridique, la stratégie du coup de pied dans la fourmilière n’est pas à retenir pour les Européens qui ne sont pas, c’est le moins qu’on puisse dire, dans une position léonine. L’autre conseil, c’est de ne pas privilégier la spéculation et le profit à court terme.

Le profit est toujours réversible, c’est la grande leçon des grandes crises provoquées par l’éclatement des bulles financières…

Le métier d’une entreprise, c’est évidemment de faire des bénéfices, ce ne doit pas être de précipiter le monde dans le chaos en oubliant ses devoirs envers les hommes et la société. Le profit est un moyen de développement, il ne doit pas être une fin en soi. Il arrive qu’il la freine, par exemple en augmentant exagérément la fiscalité, mais il est clair que, dans le monde dangereux qui est le nôtre, le fait d’être épaulé par une puissance publique qui soutient ses entreprises est le meilleur atout possible dans la compétition internationale.


Après des études de lettres , Thierry Garcin a soutenu sa thèse de doctorat en science politique à la Sorbonne en 1991 sur l’arme nucléaire française dans sa dimension géopolitique, avant une Habilitation à diriger des recherches à Paris-V en 2002, où il est chercheur associé et où il dirige des thèses .

Ses travaux ont toujours privilégié l’approche géopolitique des relations internationales et les grands thèmes stratégiques, avec une constante attention à l’arme nucléaire dans ses conférences, ses articles et ses ouvrages . Il est professeur invité à l’Université Paris-Sorbonne Abou Dhabi, depuis 2013, où il enseigne actuellement les conflits armés contemporains.

Géopolitique de la puissance

A l’heure où certaines multinationales ne sont plus seulement des entreprises mais des pouvoirs en mesure d’influer sur les sociétés, les Etats gardent-ils le monopole de la puissance ? L’influence croissante des réseaux sociaux n’est-elle pas en train de relativiser la notion de territoire et de bouleverser en profondeur la dynamique des relations internationales ?

A propos de Thierry Garcin

Ancien auditeur à l’IHEDN, il a été directeur de séminaire au Collège interarmées de défense de 2004 à 2007. Il y développe l’idée que, dans un monde multipolaire évolutif , on constate en fait un déficit de puissance. Parallèlement aux enseignements universitaires , Thierry Garcin a enseigné les questions internationales et la géopolitique à l’Institut d’études politiques de Paris entre 1993 et 2005. Maître de conférences à HEC, il travaille au sein du Centre HEC Paris de géopolitique, en lien direct avec les entreprises, dont il connaît les préoccupations pour avoir animé de nombreux séminaires sur les questions internationales.

Durant trente-trois ans , Thierry Garcin a été responsable de l’émission quotidienne Les Enjeux internationaux à Radio-France et effectué de très nombreux reportages à l’étranger . Son souci de connaître le « terrain » ne l’a jamais quitté. À titre privé, il s’est aussi consacré à l’aviation en tant que pilote aux instruments et a effectué plus de 800 « percées » durant des dizaines d’années.

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